L’enfant et son étoile ·
Sept ans après Le Capitaine écarlate de David B. et Emmanuel Guibert (L’aire libre, 2000), Marcel Schwob infiltre à nouveau le monde de la bande dessinée avec l’album de Tommy Redolfi VIKTOR, « d’après L’étoile de bois de Marcel Schwob ». Trois contes de Schwob, « La terreur future », « La voluptueuse » et « L’homme voilé » avaient déjà été adaptés en bandes dessinées, respectivement par David B., Emmanuel Guibert et Vincent Sardon (Revue Lapin n° 16, 1997).
Ici, Tommy Redolfi s’empare du dernier conte de Schwob, le plus long qu’il ait écrit, dans la douleur. « L’étoile de bois » a été publié dans la revue Cosmopolis le 8 octobre 1897, et repris en 1903 dans le recueil symboliste La Lampe de Psyché. Ce récit testamentaire concentre des thèmes essentiels de l’œuvre de Schwob, (l’enfant, la quête, l’alchimie, l’incendie…) sur un mode particulièrement poétique et tragique.

C’est le premier aspect qu’illustre T. Redolfi de façon inspirée. Grâce à une perspective en plongée diversement orientée, à un rythme varié, le lecteur accompagne comme en survol le parcours d’un garçon minuscule au visage immense et lisse. La trame narrative est restituée pour l’essentiel, suivant le leitmotiv de l’étoile, avec les personnages, rendus avec force, de la grand-mère, du mage et des enfants rencontrés. Si les dialogues et l’amplification du rôle de la maison tirent vers le réalisme familial, le dessin recrée l’atmosphère envoûtante du texte. Les décors sont particulièrement travaillés de façon à traduire les somptueuses descriptions des paysages sylvestre, marin et urbain, dont quelques brèves citations ponctuent les vignettes. La forêt de Redolfi est remarquable : obscure à souhait, dense, voûtée, intime ou grandiose, rigide ou secouée par la tempête. L’angoissante mélancolie du récit est rendue par un traitement sombre du « noir et gris », le blanc ne signalant que les lumières et les visages. Des gris plus délicats traduisent rêves et visions du petit Alain-Viktor, ainsi que l’histoire merveilleuse des étoiles de mer. Le dessin, des visages notamment, souligne l’inquiétante étrangeté de certains épisodes.

Cependant la troisième partie fait le choix d’un merveilleux enfantin positif annoncé par la couverture vivement colorée et par le changement du nom du héros. On pardonne volontiers ce détournement romanesque un peu sentimental en considérant la dédicace de l’album. Si, dans le récit de Schwob, Alain était le petit fantôme perdu d’un Marcel vieillissant, c’est un tout jeune Silvano plein d’avenir qui est projeté dans Viktor. Les enfants au pouvoir ?

Tommy Redolfi, VIKTOR, La Boîte à bulles (Contre-jour) 2007.
Marcel Schwob, « L’Etoile de bois », in La Croisade des enfants, Ombres « Petite bibliothèque Ombres » n° 1.
