MAUA, conte inédit de Marcel Schwob ·
Pierre Champion terminait le chapitre XVI de Marcel Schwob et son temps en citant un « petit poème en prose », rapporté par Schwob de son périple à Samoa et transcrit sur un cahier d’écolier : un « chant d’amour » à une certaine « Mona », une sorte d’« exercice littéraire » isolé. Or, les aléas de la destinée des manuscrits ayant déposé le cahier en question entre les mains du libraire d’ancien Sylvain Goudemare, nous savons maintenant que la jeune Samoane est en réalité nommée « Maua », et que le passage recopié par Champion est un simple brouillon inséré dans un cahier dont la teneur est aujourd’hui révélée par l’édition.
Il s’agit d’une suite de brefs textes poétiques et franchement érotiques, dans la tradition saphique, où s’exhalent désirs, fantasmes et jouissance. Ces poèmes antiquisants, qui mêlent au lyrisme coloré une crudité inhabituelle dans les écrits de Schwob, seraient-ils la face secrète des Mimes publiés dans la lignée de ceux d’Hérondas, de même qu’il y avait dans les tiroirs de Pierre Louÿs des Chansons secrètes de Bilitis ? Cependant ces nouveaux « dialogues des courtisanes » – dont l’un en langue anglaise – font également écho aux lettres passionnées qu’à cette même époque, Marcel Schwob écrivait à Marguerite Moreno, sa « sœur cruelle et un peu tourmenteuse » : la folie du désir, l’exaltation masochiste, la reconnaissance éperdue trouvent ici une expression directe qu’autorise le détour par le pastiche. Mais la tonalité parfois violente et mortifère des ébats imaginaires évoqués dans Maua ne s’était-elle pas aussi diffusée dans certains récits d’amour et de mort que publia Schwob entre 1891 et 1896 ?

En 1903, Schwob ajoute les trois derniers poèmes. Passant du pittoresque antique à l’exotisme polynésien, de l’alcôve au navire, il métamorphose la jeune Grecque aux seins fardés en « Ève sauvage » coiffée d’hibiscus : la Maua dont l’éditeur a donné le nom au recueil. Mais la clôture de cette rêverie érotique en dix-neuf tableaux – plus nettement érotique que l’extrait pudiquement livré naguère par Champion – est aussi son tombeau : la dernière étreinte consume les amants dans une chambre funéraire sans issue où ils rejoignent, dans l’imaginaire des lecteurs schwobiens, Septima ou Sufrah.
Ce bel ouvrage particulièrement soigné comprend l’ensemble du texte et la reproduction en fac-similé du manuscrit, ainsi qu’un avant-propos très éclairant de S. Goudemare : « Fantômes de chair ».
Marcel Schwob, Maua, conte inédit présenté par Sylvain Goudemare. Éditions de La Table Ronde, Paris, 2009. 62 pages. 22€.
On peut consulter, sur le site du magazine artnet, un intéressant entretien de Sylvain Goudemare avec Alexandre Devaux.

Marcel Schwob et Roberto Bolaño SPICILEGE - CAHIERS MARCEL SCHWOB n° 2