POETE, MEME EN PROSE ·
Bertrand Vibert a entrepris de rééditer deux par deux six recueils de « Contes symbolistes », parmi lesquels Le Roi au masque d’or de Marcel Schwob, en collaboration avec Michel Viegnes et Sabrina Granger (Cf. infra : annonce sur notre site des Contes symbolistes, vol. I).
Parallèlement à ce projet éditorial, il publie aujourd’hui un essai consacré au genre qu’il définit comme celui du « recueil de contes poétiques en prose ». Cette étude prend appui sur les six recueils publiés, considérés comme représentatifs – intéressants mais peu célèbres – de la décennie 1890-1900, elle-même présentée comme l’apogée du genre. Le titre, Poète, même en prose, emprunté au Baudelaire de Mon cœur mis à nu, problématise une question générique abondamment traitée à l’époque autour de Mallarmé, celle de la compatibilité entre poésie et narration. B. Vibert montre que sous le signe de Poe, Baudelaire, Villiers, la génération symboliste va dépasser l’antinomie en produisant des contes nostalgiques et des légendes modernes, des histoires de désir en style poétique sur un modèle musical.
Cette étude, qui complète l’annotation très riche de la réédition du Roi au masque d’or, intéressera les schwobiens à plus d’un titre. Elle questionne la structure du recueil, dégage des thèmes comme celui du « faux-semblant », et propose quelques analyses plus ou moins développées de contes particuliers (« Le Roi au masque d’or », « La Mort d’Odjigh », « Les Faulx-visaiges », « Les Eunuques », « Les Milésiennes, « La Machine à parler », « La Flûte », « La Charrette ») qui enrichissent la lecture de ces histoires. Par ailleurs, elle met Le Roi au masque d’or en perspective dans la production contemporaine. Où il apparaît – se confirme ? – que l’œuvre schwobienne, bien ancrée dans son époque (influence de Poe), se démarque néanmoins du mouvement symboliste, de ses maîtres, de certains de ses clichés et de ses outrances, et conserve une originalité enracinée dans une culture plus éclectique – anglo-saxonne en particulier, comme l’ont montré E. Stead et B. Fabre.
Il convient d’ajouter que la veine symboliste de Schwob dépasse largement le recueil étudié ici. Ainsi, elle ne se limite pas à la sphère médiévale mais se nourrit également de culture antique et biblique. En outre, elle va s’épanouir dans les recueils suivants (Le Livre de Monelle, Mimes, La Croisade des enfants), que Marcel Schwob réunira en 1903 dans un « recueil de recueils » au titre emblématique : _La Lampe de Psyché_.
On notera enfin avec intérêt que dans une lettre à l’auteur datée de 2005, Julien Gracq cite, comme « seuls points de contact » avec le « gisement littéraire de qualité » de cette fin de siècle, « quelques poèmes de Régnier et de Rodenbach, et Marcel Schwob ».
Bertrand Vibert, Poète, même en prose – Le recueil de contes symbolistes 1890-1900, Presses universitaires de Vincennes, Collection « L’imaginaire du texte », 2010, 424 pages, 28 €.
