CONTES SYMBOLISTES (SUITE) ·
Après avoir réédité Le Roi au masque d’or de Marcel Schwob, conjointement avec Le Miroir des légendes de Bernard Lazare (Cf. compte rendu antérieur), Bertrand Vibert poursuit son exhumation de recueils de contes symbolistes significatifs avec deux autres écrivains du Mercure de France, Remy de Gourmont et Henri de Régnier. Tous deux ont fréquenté amicalement Marcel Schwob, hantant le même cercle littéraire, pour ce qui est de Régnier, et ont publié dans les mêmes revues : le Mercure, où Schwob commenta deux ouvrages de Gourmont, Le Latin mystique en 1892 et Proses moroses en 1894, mais aussi, en ce qui concerne Gourmont, Le Journal (prépublications de Vies imaginaires et de La Croisade des enfants) et Vers et prose, où furent publiés les derniers textes (posthumes) de Schwob. Tous deux ont témoigné à ce dernier leur estime par un long article élogieux, le premier dans Le Livre des masques en 1898, le second dans le n° 426 des Nouvelles littéraires, en 1930 (repris in extenso dans Marcel Schwob d’hier et d’aujourd’hui, Champ Vallon, 2002).
Les deux recueils sélectionnés ici, Histoires magiques et Contes à soi-même (intégré dans La Canne de jaspe en 1897), ont été publiés en 1894, l’année de Mimes et du Livre de Monelle, fleurons des écrits symbolistes de Schwob. La préface cite d’ailleurs un extrait d’une conférence prononcée en 1900 par Régnier, « Poètes d’aujourd’hui et poésie de demain », et qui mentionne, parmi les « prosateurs qui sont des poètes », Gourmont et Schwob – mais aussi Louÿs, Paul Fort et Gide.
Histoires magiques, de Gourmont, est présenté par Alexia Kalantzis, auteure d’une thèse à paraître sur cet auteur, ainsi que d’un article éclairant, « Marcel Schwob, Remy de Gourmont et l’esthétique du conte » dans Retours à Marcel Schwob, PUR, 2007. Ce recueil décline le thème amoureux entre « idéalisme poétique » et « fantastique pervers », sur le mode des « dissociations » prônées par Gourmont. L’esprit des personnages s’affronte à des doubles, « bovaryse », se perd dans des séries de femmes (variations sur l’unique ?), engendre une fantasmagorie démoniaque ou monstrueuse. Cette activité mentale est enclose dans des structures brèves et variées, et traitée par l’auteur avec une ironie souvent cruelle.
La Canne de jaspe avait également été rapprochée de l’œuvre schwobienne par l’article d’Émilie Yaouanq : « Le dévoiement de la narration dans quelques contes de Marcel Schwob et Henri de Régnier », toujours dans Retours à Marcel Schwob. Dans ce recueil à la composition très complexe affleurent des réminiscences de Nerval, d’Edgar Poe, de Flaubert, d’Émile Gallé. Contes et mythes y sont l’objet d’une appropriation personnelle et créative, le plus souvent mélancolique, sous les deux formes opposées de la violence et de l’évanescence. Le cheminement initiatique, de lampes en miroirs, se fige en rêverie, en attente crépusculaire.
Les deux recueils, fort dissemblables en réalité, traduisent chacun à sa façon l’intériorisation du fantastique fin de siècle, issu du mystère de l’être. Procédant de l’« individualisme en littérature », dont Gourmont fait, avec la « liberté de l’art » et l’« abandon des formules enseignées », une caractéristique du symbolisme, ils illustrent l’avènement d’une nouvelle magie poétique.
Contes symbolistes, Volume II – Remy de Gourmont, Histoires magiques (1894), Henri de Régnier, La Canne de jaspe (1897) – Édition présentée et annotée par Bertrand Vibert avec la collaboration de Marc Béghin et Alexia Kalantzis, ELLUG, 2011, 534 pages, 34 euros.
