Pierre Champion à propos de Cœur double ·
Marcel Schwob avait vingt-quatre ans quand il publia Cœur Double, en 1891. Il réunissait ses premiers contes publiés à L’Echo de Paris au cours des années 1890 et 1891. Certains sont même plus anciens, écrits sur les bancs du lycée, tel le « Récit véridique de l’incroyable apparition de mon ami Tom Bobbins » [...].
Marcel Schwob a grandi sous le signe d’Edgar Poe. En 1889, il a subi profondément l’influence de l’humoriste américain Marc Twain. Il vient de faire son service militaire à Vannes, au régiment d’artillerie, parcourant ce Morbihan qui l’enchante, liant connaissance avec de mauvaises têtes, en contact avec la forte race bretonne dont la violence l’enchante et le séduit. A Paris, il laisse croire à sa famille qu’il est un studieux étudiant préparant sagement son agrégation. Certes, il a passé sa licence brillamment. Il est un érudit et un philologue accompli déjà. Mais, à dire vrai, il ne fera pas un docte professeur. Le démon d’écrire le tourmente. Il s’est émancipé. S’il donne alors quelques admirables dissertations comme celle que j’ai publiée sur « Eschyle et Aristophane » [...], si des amis comme Renard voient en lui un nouveau Taine, le jeune Marcel Schwob est un écrivain qui a fait le rêve de prendre la tête de sa génération réagit fortement contre ses aînés. Ce fut toujours le rôle de la jeunesse. Marcel Schwob a une petite amie, une enfant maladive qu’il chérit pour sa puérilité. Près de Louise il écrit, fier d’une collaboration à L’Echo de Paris qui a été très remarquée dans ce journal littéraire où l’on place l’art avant l’information et la politique. Et j’ouvre aujourd’hui Cœur Double, non sans mélancolie, pour y relire la touchante et petite dédicace, écrite d’une écriture si menue et claire, si jeune : A ma petite Vise chérie, de tout mon cœur, MARCEL, 1er juillet 1891.
Le livre est dédié à Robert Louis Stevenson que Marcel Schwob ne rencontrera jamais, qu’il cherchera toute sa vie, et avec lequel il était entré en correspondance en 1888.
Ce mois de mai 1891, où Marcel Schwob rédige la préface de Cœur Double sur le thème antique de la terreur et de la pitié, transcrivant les mots grecs d’ ????? ??? ?????, ceux-là mêmes qui figurent sur l’édition originale des Tragédies de Racine, comme cela est loin de nous !
Marcel Schwob vient de quitter le Palais de l’Institut où il avait travaillé sous les yeux de son oncle Cahun, le bibliothécaire, l’érudit orientaliste, l’historien des aventuriers. Il s’est installé 2 rue de l’Université, dans un entresol encombré de papiers et de livres, un vrai capharnaüm où l’on ne peut trouver une chaise pour s’asseoir, et qu’il remplit de la fumée de sa pipe en terre. Sa chambre est tapissée de livres anglais, allemands, grecs, latins. Il y a juste une table, une armoire, un divan-lit ; la fenêtre donne sur une cour obscure. Mais là, Marcel Schwob écrit librement, rêve. Il est vraiment ivré de pensées, lourd d’érudition et de science. Alphonse Daudet a pris en amitié le camarade de Léon, si enthousiaste et savant. Le bel âge de l’adolescence ! Marche Schwob a pratiqué les disciplines de la science ; mais il sait aussi que l’art a un domaine différent, qui est celui de la liberté. Le jeune homme a une théorie des émotions. Il analyse en philosophe la double oscillation du monde extérieur et du monde intérieur qui amène l’aventure et la crise. Il écrira : « Depuis la grande renaissance romantique, la littérature a parcouru tous les moments de la période de relâchement du cœur… Mais la fin du siècle sera peut-être menée par la devise du poète Walt-Whitman : Soi-même et en masse. La littérature célébrera les émotions violentes et actives. L’homme libre ne sera pas asservi au déterminisme des phénomènes de l’âme et du corps… Si la forme littéraire du roman persiste, elle s’élargira sans doute prodigieusement. Les descriptions pseudo-scientifiques, l’étalage de psychologie de manuel en seront bannis. La composition se précisera dans les parties, avec la langue ; la construction sera sévère. L’ART NOUVEAU DEVRA ETRE NET ET CLAIR. Alors le roman sera sans doute un roman d’aventures dans le sens le plus large du mot, le roman des crises du monde intérieur et du monde extérieur, l’histoire des émotions de l’individu et des masses, soit que les hommes cherchent du nouveau dans leur cœur, dans l’histoire, dans la conquête de la terre et des choses, ou dans l’évolution sociale ».
Je relis, avec le même émoi, ces mots de 1891, d’un tour sybillin sans doute. Mais ils sont prophétiques. L’art annoncé par Marcel Schwob s’est en partie seulement réalisé. Il se cherche encore. Mais je ne doute plus aujourd’hui qu’il ne se traduise. Et j’aime que Marcel Schwob, adolescent, nous ait confié sur ce ton sa pensée et ses rêves. C’est le privilège de l’adolescence, cette ambition, où entre une telle divination. Mais il n’est pas assuré que nous progressions ailleurs que dans la technique.
Cœur Double est un recueil de contes né à l’âge d’or du Conte. Le public était fatigué des grands essais de Zola, de sa documentation naïve et laborieuse. Il se montre reconnaissant à ceux qui s’efforcent de dire bien et vite. Marcel Schwob a l’instinct qu’une époque qui n’a pas d’histoire doit se porter naturellement vers les émotions spirituelles, vers les aventures.
Ici Marcel Schwob est plus que clairvoyant. Il dira de son époque dans les « Portes de l’Opium » : « Nous étions arrivés dans un temps extraordinaire où les romanciers nous avaient montré toutes les faces de la vie humaine et tous les dessous des pensées. On était lassé de bien des sentiments avant de les avoir éprouvés ; plusieurs se laissaient attirer vers un gouffre d’ombres mystiques et inconnues ; d’autres de l’étrange, par la recherche du quintessencié de sensations nouvelles ; d’autres, enfin se fondaient dans une large pitié qui s’étendait sur toutes choses… J’éprouvais le désir douloureux de m’aliéner à moi-même, d’être souvent soldat, pauvre ou marchand, ou la femme que je voyais passer… ».
Voilà, si je ne me trompe, le vrai sens de Cœur Double, plus simple sans doute que celui annoncé par la préface inaugurale du jeune auteur qui sent trop encore son clerc logicien.
Servi par une érudition profonde, qui allait de l’antiquité au folklore, des traditions judaïques au jargon des voleurs, Marcel Schwob est un homme unique, le seul à coup sûr de sa génération qui puisse tirer le sujet d’un conte d’une lettre de rémission inédite qu’il aura copiée aux Archives nationales. Cœur Double ce sont les lectures dramatisées de Marcel Schwob qui ouvre un cycle de la pègre avec sa « Légende des Gueux », conte ses souvenirs de régiment à Vannes (c’est Anatole France qui, en ce temps-là, a nommé Marcel Schwob un écrivain breton). Le symbolisme ne l’a pas encore touché. Il subit l’attrait des choses rudes et l’enchantement de la mer du Morbihan. Sans doute l’esprit de Marcel Schwob est souvent le reflet du génie mathématique et fantastique d’Edgar Poe. Sa plaisanterie est celle de Mark Twain. Mais Cœur Double est la projection, dans le domaine de l’art, du propre cœur de Marcel Schwob, qui était si divers. Dans son premier livre Marcel Schwob est tout entier. Je retrouve à la fois le son voilé de sa voix et de ses phrases, et aussi leur éclat un peu lourd, sa mélancolie et sa dureté. Lui, le clerc savant, à la conscience complexe, il a élu les âmes violentes des êtres monstrueux, étranges, naïfs, pour se confronter avec elles. Et Cœur Double traduit encore le mouvement de son esprit, celui d’un balancier qui va d’un sentiment à l’autre.
Sans doute certaines choses ont vieilli. Le satanisme de Marcel Schwob, sa manie de nous faire peur faisaient déjà sourire Jules Renard qui, depuis quelque temps, subissait l’emprise de son intelligence et observait cet « indéchiffré », son ami. On ne récrit pas Edgar Poe. Mais il y a tant d’autres choses dans Cœur Double où Marcel Schwob a traduit ses visions dans un art nouveau, simple et clair, qui a trouvé et trouvera dans notre temps son écho, dans ce beau livre où il annonça la fortune de l’aventure.
PIERRE CHAMPION.
Septembre 1928.
