Article de Jules Renard ·

L’homme funèbre, dont le nom est un aboiement se leva, se promena les mains dans les poches et dit : « Voilà, je m’explique : exemple… ». Je l’arrêtai : « D’abord que signifie cœur double ? Un cœur, je sais ce que c’est, Bourges, Maupassant, tant d’autres, ont fait sur le cœur un cours que je croyais complet. Mais qu’est-ce qu’un cœur double ?
– N’êtes-vous pas, dit l’homme funèbre, égoïste et charitable ? Votre âme va de l’expansion de sa propre vie à l’expansion de la vie de tous. Mais par quel chemin. Mon livre vous le dira. Egoïste, vous éprouvez des craintes personnelles ; c’est le sentiment que nous appelons Terreur.
– Je vois, vous allez essayer de me faire peur. Ça ne prend guère avec un Français. Mais soit.
Il me raconta les Stryges. L’homme y est le jouet de ses superstitions, et son âme lui monte au nez, de frayeur ; Le sabot : une petite fille renonce au prix de sa damnation, à la misérable vie que le diable lui fait entrevoir. Les trois gabelous : une nuit , ils se lancent à la poursuite de l’or, et quand le jour gris se lève parmi les traînées de nuages noirâtres, au bout de la mer, ils se réveillent, la tête vide, la bouche mauvaise, les yeux fiévreux, et sombrent en pleine désolation. L’homme funèbre parlait lentement, d’une voix grêle comme une sonnerie de clochettes. Souvent je voyais le bruit de cette voix, sans l’entendre. Il ne me regardait pas, afin de me laisser frissonner à mon aise. Parfois, il s’amusait de mots grecs ou d’argot, fier de me confondre. Et même, pour me rassurer, il faisait du pittoresque, qui enjolivait sa phrase et fixait, sur une trouvaille de style, sur des drôleries d’idées, mon attention inquiète : Une striga épluchait des fèves et crachait les enveloppes autour d’elle comme des cadavres de mouches. Les oiseaux de nuit enfilaient des yeux à leur bec acéré, comme des prunes. Des poignets étaient ridés comme le cou d’un lézard. Des pieds d’enfant s’étaient durcis à marcher sur les pustules de cuir du varech. La mer se peuplait de lames à têtes frisées. La lune montrait par une trouée son orbe lavée. Deux vieux dormaient tristement, l’hiver, à petits coups, au coin du feu. Sa voix avait le doux son des choses qui sont près de se briser. La situation d’un chien noyé depuis plusieurs années au bord d’une rive désavantageuse. Il n’avait plus un cheveu vaillant. Sa voix ressemblait à s’y méprendre au sifflement triste d’une pipe qui jute. La seule chose qui m’offusquait était que Tom Bobbins persistait à cligner de l’œil gauche, bien qu’il n’eût plus aucune espèce d’œil. Mais je me rassurai en me rappelant que mon autre ami Colliwobles, le banquier, avait coutume de donner sa parole d’honneur, bien qu’il n’en eût pas plus que Bobbins d’œil gauche. Il mordit si heureusement une balle qui lui avait traversé la joue droite qu’il l’empêcha de trouer la joue gauche et se la fit monter au cerveau par le voile du palais. Le chirurgien, qui constata son décès, dit qu’il aurait pu avoir les dents brisées de la manière la plus désastreuse. Un aphasique couché au fond répétait opiniâtrement d’une voix aiguë : Qu’il est… Qu’il est… Qu’il est. Killé, Killé, Killé... Et à côté de lui une loque d’homme, à qui on venait d’ôter le voile du palais, répondait d’une voix sifflante comme une pompe qui fuit : il est deux heures !
– Vous n’avez pas peur au moins ? dit l’homme funèbre.
– Pas encore, lui répondis-je crânement.
– Voici le train 081, dit-il.
Tout à coup, c’est un mécanicien qui parle, j’entends souffler une machine sur la double voie… avec un élan subit, le train rattrapa le nôtre et roula de front avec lui. Il était enveloppé d’un brouillard rougeâtre. La vapeur fusait sans bruit sur le timbre. Deux hommes noirs dans la brume s’agitaient sur la plate-forme. Ils nous faisaient face et, répondaient à nos gestes. Nous avions sur une ardoise le numéro du train marqué à la craie : 180 ; vis-à-vis de nous, à la même place, un grand tableau blanc s’étalait avec ces chiffres en noir : 081. A ces mots l’homme funèbre s’approcha de moi, me passa brusquement la main dans les cheveux, et me dit : « Je crois que ça commence, ils se dressent ». Il acheva la terrible histoire du même ton tranquille et tout de suite commença Les Sans Gueule.
On les ramassa tous deux l’un à côté de l’autre sur l’herbe brûlée. Le même fragment de tôle d’acier leur avait emporté la figure. Il ne leur restait ni nez ni pommettes ni lèvres ai yeux. Ils reçurent à l’ambulance le nom de sans gueule n° 1 et sans gueule n° 2. Un chirurgien anglais surpris du cas y prit intérêt, oignit les plaies, les pansa et construisit deux calottes de chair concaves et rouges. Identiquement perforées au fond comme les fourneaux de pipes exotiques. Le choc terrible avait anéanti l’ouïe, si bien que la vie ne se manifestait en eux que par les mouvements de leurs membres et par un double cri rauque qui giclait par intervalles entre leurs palais béants et leurs tremblants moignons de langues. Cependant, ils guérirent tous deux, eurent un plaisir : ce fut de fumer des pipes dont les tuyaux étaient tamponnés de pièces de caoutchouc ovales pour rejoindre les bords de la plaie de leur bouche.
Accroupis dans les couvertures, ils respiraient le tabac, et des jets de fumée fusaient par les orifices de leur tête : par le double trou du nez, par les puits jumeaux de leurs orbites, par les commissures des mâchoires, entre les squelettes de dents. Et chaque échappement du brouillard gris qui jaillissait entre les craquelures de ces masses rouges était salué d’un rire extra humain, gloussement de la luette qui tressaillait tandis leur reste de langue clapotait faiblement. Comme je haletais :
« Nous ne sommes que tous les deux, me dit l’homme funèbre, vous pouvez hurler d’horreur, vous soulager et reprendre des forces, car ce qui suit est plus effroyable encore ».
Il continua. Avec l’extraordinaire fin des Sans Gueules, avec L’Homme double, L’Homme voilé, Béatrice, Lilith, Les Portes de l’opium, il me traîna jusqu’aux sommets de l’Epouvante.
– Vous criez assez, dit-il enfin, je pense que votre âme est pleine de trouble, jusqu’au bord, mais je veux lui rendre le calme. L’âme doit être une harmonie, une chose symétrique, équilibrée, la purgation des passions, ainsi que l’entendait Aristote, cette purification de l’âme n’était peut-être que le calme ramené dans un cœur palpitant.
« Je balancerai en vous la terreur par l’ironie, ensuite par la pitié. Je vous ai mené par les portes de l’opium jusqu’au néant des excitations, maintenant considérez les choses terribles en souriant finement. Ecoutez Spiritisme et la façon de préparer quelques « colles » pour les âmes qui manqueraient de mémoire ; sur les dents, où ces paroles du dentiste servent de refrain : « Crachez, monsieur, voici la cuvette » ; l’homme gras qui devint maigre grâce à l’homme devenu gras, et souleva piteusement la nappe de peau qui pendait sur ses genoux et la laissa retomber ; le Conte des œufs accommodés à la quarante et unième manière pour terminer le Carême, à la manière des œufs rouges, Un Squelette… ».
– Halte-là. s’il vous plaît ! Je connais ce genre. De vieilles femmes m’ont aussi tenu dans leurs bras et les maisons hantées ne m’effraient plus.
– Mais non, répondit simplement l’homme funèbre point froissé. Ma maison à moi n’était pas un château vermoulu, perché sur une colline boisée au bord d’un précipice ténébreux.
Elle n’avait pas été abandonnée depuis plusieurs siècles. Son dernier propriétaire n’était pas mort d’une façon mystérieuse. Les paysans ne se signalent pas avec effroi en passant devant. Aucune lumière blafarde ne se montrait aux fenêtres en ruines quand le beffroi du village sonnait minuit. Les arbres du parc n’étaient pas des ifs, et les enfants peureux ne venaient pas guetter à travers les haies des formes blanches à la nuit tombante. Je n’arrivai pas dans une hôtellerie où toutes les chambres étaient retenues. L’aubergiste ne se gratta pas longtemps la tête, une chandelle à la main et ne finit pas par me proposer, en hésitant de me dresser un lit dans la salle basse du donjon. Il n’ajouta pas, d’une mine effarée, que de tous les voyageurs qui y avaient couché aucun n’était revenu pour raconter sa fin terrible.
Il ne me parla pas des bruits diaboliques qu’on entendait la nuit dans le vieux manoir. Je n’éprouvais pas un sentiment intime de bravoure qui me poussait à tenter l’aventure. Et je n’eus pas l’idée ingénieuse de me munir d’une paire de flambeaux et d’un pistolet à pierre ; je ne pris pas non plus la ferme résolution de veiller jusqu’à minuit en lisant un volume dépareillé de Swedenborg, et je ne sentis pas vers minuit moins trois un sommeil de plomb s’abattre sur mes paupières ». Je riais, un instant regaillardi.
– Assez ri, dit l’homme funèbre, il est temps de passer avec Le Dom, en l’autre moitié de notre cœur, de vous représenter dans les autres êtres la misère, la souffrance et la crainte. Toutes les terreurs que vous avez pu éprouver, la longue série des criminels, des gueux, les a reproduites d’âge en âge, jusqu’à nos jours, depuis la vendeuse d’ambre jusqu’à la vision de l’échafaud lui-même dans Instantanées.
Ayant pitié de ces pauvres, tentons de récréer la société, d’en bannir toutes les terreurs par la Terreur. Oui, faisons un monde neuf ; incendions mathématiquement, raisonnons l’explosion, tuons pour le principe, soyons les homéopathes du meurtre à moins que le regard d’un enfant…
L’homme funèbre cessa de se promener, s’assit, s’enfonça dans le fauteuil. Il me donna l’impression d’un magicien venu pour me tourmenter, me faire comme il disait hurler d’horreur, puis pleurer en abondance.
Je ne voyais plus que ses yeux qui me rayaient comme vitre. J’entendais le corbeau qui devait se percher sur son épaule. Est-ce que déjà la lampe ne charbonnait pas traditionnellement, près de s’éteindre.
– Tout ça, dit-il enfin, c’est des bêtises. Concluons, comment trouvez-vous mon livre ?
– Ah ! dis-je, essuyant mes tempes, à mon tour je vous tiens.
– Soyez franc et poli.
– Comment terminer par quelque chose qui ronfle juste ? Si je m’écrie vous serrant la main cordialement : Dieu que c’est beau ! les sots me gronderont comme un petit garçon. Dois-je dire plutôt bon prince critique : Il y a des choses bien, ou : Edgar Poe est dans nos murs, ou, comme flairant un papier brûlé : Ce livre a passé par l’Enfer et sent le roussi ?
– Ami, si vous n’avez rien de gentil à me dire, taisez-vous.
L’Impartialité entre amis consiste peut-être à ne jamais s’accorder de talent. Ma foi, homme funèbre dont le nom aboie, afin de concilier la grosse et intime affection que j’ai pour votre livre avec la pudeur que je me dois, je prononcerai non sans emphase, mais sûr de ma prophétie, que tous ceux qui doivent lire Cœur Double le liront.

JULES RENARD,
Mercure de France, III, août 1891, p. 107.