Chronique de Henri Bérenger ·

Le cœur de l’homme est double ; l’égoïsme y balance la charité ; la personne y est le contrepoids des masses, la conservation de l’être compte avec le sacrifice aux autres ; les pôles du cœur sont au fond du moi et au fond de l’humanité. Ainsi l’âme va d’un extrême à l’autre, de l’expansion de sa propre vie à l’expansion de la vie de tous. Mais il y a une route à faire pour arriver à la pitié, et ce livre vient en marquer les étapes… Son but est de mener, par le chemin du cœur et par le chemin de l’histoire, de la terreur à la pitié, et de montrer que les événements du monde extérieur doivent être parallèles aux émotions du monde intérieur, de faire pressentir que dans une seconde de vie intense nous revivons virtuellement et actuellement l’univers ».
C’est par ces belles et profondes déclarations que s’ouvre la préface du livre de M. Marcel Schwob. L’auteur examine ensuite le rôle que la Terreur et la Pitié ont joué dans l’art antique, et comment les poètes grecs s’en servirent pour émouvoir et purifier les âmes. Il montre combien l’art imparfait des âges postérieurs s’est écarté de cet idéal esthétique, qui est le sien. Il étale la misère du roman dit « psychologique » et du roman dit « naturaliste », et combien furent superficielles leur « analyse » et leur « synthèse », combien puériles leurs prétentions à la science. Il fait saisir nettement la contradiction essentielle qu’il y a entre les procédés de la science et ceux de l’art : « La science cherche le général par le nécessaire ; l’art doit chercher le général par le contingent ; pour la science le monde est lié et déterminé : pour l’art, le monde est discontinu et libre ; la science découvre la généralité extensive ; l’art doit faire sentir la généralité intensive ; si le domaine de la science est le déterminisme, le domaine de l’art est la liberté ». Il demande donc que l’Art revienne à sa vraie fin, qui est non point de singer les œuvres de science, analyse ou synthèse, mais de créer librement des œuvres émouvantes et belles. Et s’attachant plus particulièrement au roman, l’auteur conclut sur ces lignes : « Si la forme littéraire du roman persiste, elle s’élargira sans doute extraordinairement. Les descriptions pseudo-scientifiques, l’étalage de psychologie de manuel et de biologie mal digérée en seront bannis. La composition se précisera dans les parties avec la langue ; la construction sera sévère ; l’art nouveau devra être net et clair. Alors le roman sera sans doute un roman d’aventures dans le sens le plus large du mot, le roman des crises du monde intérieur et du monde extérieur, l’histoire des émotions de l’individu et des masses, soit que les hommes cherchent du nouveau dans leur cœur, dans l’histoire, dans la conquête de la terre et des choses, ou dans l’évolution sociale ».
M. Marcel Schwob est donc un de ceux qui, dans le temps présent, s’efforcent de créer un art simple, un art clair et fort, imprégné d’humanité, en dehors de toute déviation scientifique ou verbale. A ce titre déjà, son esthétique nous plaît, elle nous intéresse encore plus par l’emploi des moyens précités, la Terreur et la Pitié, et par la puissance que l’auteur de Cœur double sait prêter à leurs effets dans la série des nouvelles qui constituent son livre.
Terreur et Pitié, ce sont, en effet, les deux protagonistes du sombre et fantastique drame auquel M. Schwob nous convie en trente-quatre scènes extraordinaires. C’est une course effrénée de l’imagination à travers les effrois de la superstition, les affres du désir, l’angoisse du surnaturel et de la mort, jusqu’à ce que notre âme trop secouée se repose et se fonde en larmes douces sur la pitié dernière de la vie. Aussi, malgré tant de visions affreuses et obsédantes, une sérénité définitive sort du livre et s’impose, triste et touchante à l’esprit.
M. Marcel Schwob a donc réalisé son esthétique. Il a écrit un livre clair, vaste et profond, – une vraiment digne image de la vie. Comme en une grande salle où de puissants miroirs réfléchiraient les images de la terre et du ciel, il a concentré, dans la double série de ses fortes nouvelles, les essences de l’âme et de l’histoire. Par le prodige de ses évocations matérielles, il a suscité en nous l’intelligence des plus subtils mystères de l’esprit. Il a souvent résolu le problème le plus difficile de l’art, qui est de satisfaire d’un seul coup l’imagination et la pensée. Il a créé des visions qui sont en même temps des symboles, et il leur a communiqué le frisson palpitant du drame. Le Sabot, l’Homme voilé, Béatrice, le Dom, la Terreur future, m’en sont, entre tant d’autres, de sûrs témoins.
Pour écrire ce livre, il fallait outre le don des visionnaires et l’érudition la plus vaste, une âme largement ouverte à la vie simple et sereine. Ceux qui aiment Marcel Schwob l’ont déjà reconnu à ces traits. Ils pourraient dire mieux que moi quelle profonde humanité il y a dans ce savant, dans cet observateur, dans cet évocateur, et comment de tout cela, un grand écrivain peut et doit sortir, – une sorte d’encyclopédiste du XIXe siècle, un Diderot plus moderne, moins spontané peut-être, mais plus artiste, en tout cas non moins bon et non moins simple…

HENRI BEERENGER,
L’Ermitage, janvier 1892, p. 49-51.