Les eunuques ·

A Maurice Spronck.

Spadones ! Ils étaient accroupis sur les dalles, les genoux serrés, et frottaient le bout de leurs pantoufles avec des cannes à pomme d’argent. Leurs robes couleur de safran étaient étendues autour d’eux, et une odeur de cinnamome se dégageait de leur peau. Ainsi ils se reposaient parmi des garçons étuvistes en sueur, des hommes vêtus de peluche écarlate qui se rendaient aux bains avec des filets pleins de balles à jouer vertes, des jeunes gens à tunique rousse avec des ceintures cerise, hauts troussés, et les cheveux longs, des coureurs à colliers précédant des chaises à porteurs, où des matrones aux cheveux tordus, à la peau poncée, rendaient les saluts des passants.
Le haut du ciel était chaudement bleu, voilé de filaments rose et se fondait graduellement à l’horizon dans un jaune transparent, un bleu de turquoise très pâle, et un vert délicat et tremblotant. Il y avait encore des crieurs de rues qui offraient l’eau de neige : aqua nivata, nivata ! Des Éthiopiens frisés arrosaient partout avec l’eau de minuscules outres percées, semblables à celles qui servent à abattre la poudre rouge de l’arène, dans l’amphithéâtre.
Or, parmi l’air bourdonnant, les eunuques se mirent à songer au pays d’où ils étaient venus, à la brûlante Syrie, et à l’Ibérie aux mines d’argent. Ils avaient couru à quinze ans les hauts pâturages maigres avec les chèvres et les boucs, barattant le lait, pressant des fromages blancs durs, qu’ils traversaient d’un brin de genêt. Ils avaient aimé des fillettes à grands chapeaux de paille. Ils les guettaient entre les bouquets de fleurs d’or quand elles devaient venir et leur taillaient des sifflets dans du bois de sureau. Souvent ils apportaient des pois chiches qu’ils avaient volés dans les granges. Ces jours-là on creusait un trou avec les mains et on y jetait des branchilles et des feuilles sèches. La fillette allait chercher au foyer le plus voisin une braise ardente ; elle la mettait dans son sabot plat, qu’elle agitait sans cesse en courant, pour empêcher le charbon de s’éteindre. Puis, gravement assis l’un en face de l’autre, ils faisaient rôtir leurs pois chiches au bout d’une baguette pointue. Ou ils jouaient au roi et à la reine. On faisait un trône avec des pierres unies, à l’ombre quelque part. La reine s’asseyait là, et le roi partait en expédition pour surveiller ses chèvres. La reine, après avoir écouté les cigales, s’endormait sur son trône. Alors, quand le roi revenait, il lui faisait un oreiller de mousse, et l’étendait doucement dessus.
Le soir, les ombres s’allongeaient, et on descendait avec les chèvres par les sentiers bordés de ronces. Les chauves-souris s’envolaient des buissons. Sous les herbes on entendait des frôlements de serpent qui allait retrouver son trou ; le grillon chantait dans les dernières flammes dorées du jour mourant ; les rochers devenaient gris et le premier frisson de la nuit secouait le feuillage des arbres. Un vent frais ballonnait le manteau et frisait le poil des chèvres ; le chien, nez à l’air, humait le souffle parfumé, et les genêts balançant leurs têtes jaunes ondulaient comme les vagues de la mer. Plus bas, les lapins fuyaient dans les broussailles et l’obscurité s’amassait autour des vieux chênes. Bientôt la hutte était là, la mère sur la porte, avec sa cuillère en main.
Où étaient-elles, seigneurs du ciel, ces broussailles espagnoles, et la hutte de la montagne, et le troupeau ami ? Ils étaient venus, les durs Italiotes, à la tête rasée, aux lèvres serrées ; ils avaient brûlé la hutte et mangé le troupeau.
Ils avaient pris les petits dans les hauteurs, près d’Osca. Le long de la Cinca, les soldats étaient descendus et avaient traversé la plaine de Sourdao pour les mener à Ilerda. Et d’Ilerda à Tarraco, à travers les montagnes noires de Iakketa et d’Ilercao. A Tarraco, des marchands leur avaient fait boire une infusion de graines de pavot, pour les mutiler sans douleur. On les avait embarqués comme du bétail et vendu aux escales, à Populonia, à Cosa, ou à Alsium. D’autres étaient venus à Rome, par Ostia.
Des mangons les avaient achetés, leur avaient enduit les pieds avec de la poussière de craie, les avaient coiffés de bonnets en molleton blanc. On les avait frottés de térébenthine, épilés à la lampe et à la pince, frisés au fer. On les avait exposés sur un échafaud, avec des écriteaux. Ils avaient les dents blanches et les yeux noirs, parlaient latin avec un accent guttural et un ton aigu. On les enfumait de gagate, avant d’en payer le prix, pour voir s’ils ne tombaient pas d’épilepsie.
Maintenant, entre les leveurs de voiles des portes, conservateurs de vaisselle d’argent, baigneurs, parfumeurs, cuisiniers, dresseurs, serveurs, dégustateurs, échansons, portiers en robe verte, muletiers à tunique relevée, aguayeurs, esclaves de chaise, porteurs d’éventails et d’ombrelles, ils étaient eunuques, soumis à la fourche, au fouet, et aux supplices publics de la porte Esquiline. Leurs maîtresses leur faisaient gonfler les joues pour leur donner un soufflet, et les intendantes leur piquaient le cou avec des aiguilles de tête.
Et ils allaient nécessairement par le Tuscus Vicus, où se promènent les débauchés, acheter des étoffes et chercher de petites amphores à nard, scellées de gypse, chez les pigmentaires, qui vendent de la ciguë, de l’aconit, de la mandragore et des cantharides. Ils chantaient dans l’atrium, au premier service, des morceaux de l’Iliade et de l’Odyssée et au dessert des vers du livre d’Elephentis. Ils regardaient douloureusement des tableaux où on voyait Atalante avec Méléagre. Quelques convives les baisaient au passage, et ils en souffraient. Malgré leurs laticlaves à franges, leurs anneaux d’or à étoiles de fer, leurs bracelets d’ivoire serti de métal, ils voyaient avec envie des Libyens lippus, nus et noirs. Ils jouaient nonchalamment sur des tablettes de bois de térébinthe avec des calculs de cristal peint. Ils mangeaient à peine des becs-figues gras entourés de jaune d’œuf poivré. Rien ne pouvait les distraire d’une tristesse peu vigoureuse, ni les caprices du maître, ni ceux de la maîtresse.
Ivres de vin rose, ils couraient plus loin que les étals de boucher avec les chères sanglantes parées de myrthe, par-delà les « popinæ » de rôtisseurs qui vendent des noix frites et des bettes au miel, et les tavernes où pendent des bouteilles enchaînées, vers la noirceur centrale des chambres voûtées où, parmi des cellules à écriteaux, errent obscurément des femmes nues. Mais le patron des chambres à voûte de pierre reconnaissait les robes couleur de safran ; et les sangles des lits restaient sans matelas, puisque ces hommes ivres de vin rose, accroupis sur les dalles, frottant le bout de leurs pantoufles avec des cannes à pomme d’argent, étaient des énervés – spadones.

Les faulx-visaiges Les Milésiennes