Les Milésiennes ·

A Edmond de Goncourt.

Tout à coup, sans que personne en sût la cause, les vierges de Milet commencèrent à se pendre. Ce fut comme une épidémie morale. En poussant les portes des gynécées, on heurtait les pieds encore frémissants d’un corps blanc suspendu aux poutres. On était surpris par un soupir rauque et par un tintement de bagues, de bracelets et d’anneaux de chevilles qui roulaient à terre. La gorge des pendues se soulevait comme les ailes palpitantes d’un oiseau qu’on étouffe. Les yeux semblaient pleins de résignation, plutôt que d’horreur.
Les jeunes filles se retiraient le soir, silencieuses, comme il convient, étant restées assises dans une tenue modeste, sans serrer les genoux. Au milieu de la nuit retentissaient des gémissements et on les croyait d’abord oppressés par des songes lourds, oiseaux nocturnes du cerveau. Les parents se levaient et visitaient leurs chambres. Ils pensaient les trouver étendues sur le ventre, les seins secoués de peur, ou les bras croisés sur les reins, avec leurs doigts appuyés sur la place où le cœur bat. Mais les lits des jeunes filles étaient vides. Puis on entendait des balancements dans les salles supérieures. Là, éclairées de lune, la tunique blanche tombante, les mains enfoncées l’une dans l’autre, jusqu’à la basse articulation des doigts, elles étaient pendues, et leurs lèvres gonflées bleuissaient. A l’aube, les moineaux familiers volaient sur leurs épaules, les becquetaient, et trouvant leur peau froide, s’envolaient avec des petits cris.
A peine le premier souffle du matin faisait frissonner les voiles tendus sur les cours intérieures, qu’il apportait des maisons amies le chant grave des pleureuses.
Et sur la place du Marché, parmi les acheteurs des heures incertaines, avant que les nuages légers se teignent de rose, on récitait la liste des mortes de la nuit. Les hérauts couraient çà et là. Ainsi que les autres, les filles des magistrats et des archontes, à peine nubiles, à la veille de prendre le voile jaune des noces, se suspendaient mystérieusement. Les hommes qui venaient à l’assemblée, tous marqués de la corde rouge qui indique les retardataires, négligeaient les affaires du peuple et pleuraient dans leurs mains. Les juges tremblants rendaient des arrêts de bannissement et n’osaient plus condamner à mort.
On chassa des ruelles obscures où habitaient les vendeuses de drogues un grand nombre de vieilles qui détournaient la tête à la lumière du jour. Les femmes fardées, dont la démarche était lourde et les yeux trop noircis, furent expulsées de la cité. Ceux qui enseignaient des doctrines inconnues sous les portiques, les discoureurs avec les jeunes gens, les prêtres promenant des images de déesse sur des bêtes de somme, les initiés des mystères et les amants de Cybèle furent relégués hors des murailles.
Ils allèrent peupler des cavernes creusées au roc des montagnes voisines dans un temps immémorial. Là ils couchèrent dans des chambres de pierre ; et les unes servirent aux prostituées, les autres aux philosophes ; de sorte que dès le crépuscule les jeunes gens de Milet sortaient de la cité pour passer une nuit souterraine. Ainsi, au flanc des coteaux, par les ouvertures taillées dans la montagne, on voyait briller des lumières à la première heure de veille ; et tout ce qui, dans la cité de Milet, avait été étrange ou impur, continuait sa vie à l’intérieur de la terre.
Alors les archontes de la colonie firent un décret par lequel il était ordonné d’ensevelir les jeunes filles pendues d’une manière nouvelle. Elles devaient être exposées à la populace, nues, la cordelette au cou, et portées ainsi au sépulcre. Et on espérait que la pudeur vaincrait par ce moyen la mort volontaire, lorsque le soir qui suivit la promulgation de cette loi le secret des Miliésiennes fut découvert.
Des prêtres qui entretenaient un foyer sacré au temple d’Athéné se relevèrent un peu avant le milieu de la nuit pour ajouter des roseaux au feu et verser de l’huile dans les lampes. Et ils virent s’avancer parmi l’obscurité de la salle centrale une troupe de vierges qui semblaient avoir été averties par un songe. Car elles se dirigeaient dans l’ombre vers une certaine dalle, près de l’autel, qui fut soulevée. Un jeune garçon, qui portait d’habitude les corbeilles de la déesse, se voila la tête et pénétra sous le temple avec les vierges.
La voûte était haute, à peine éclairée par un point faiblement lumineux du sommet. Au fond, la paroi semblait éclatante, étant faite d’un seul miroir de métal. D’abord cette surface polie était nébuleuse, puis des images fugitives y passaient. Elle était de couleur glauque, comme les yeux des chouettes qui sont consacrées à Pallas Athéné.
La première des Milésiennes s’avança vers l’immense miroir, souriante, et se dévêtit. Le voile attaché sur l’épaule tomba, puis le pli du sein, et la ceinture azurée qui retenait la gorge : son corps parut dans sa splendeur. Et elle dénoua la torsade de ses cheveux qui se répandirent sur ses épaules jusqu’aux talons. Les autres jeunes filles, à côté d’elle, riaient en la voyant se mirer. Pourtant nulle image n’apparaissait à celles qui étaient voisines, dans le miroir de métal. Mais la jeune fille, les yeux horriblement dilatés, pleura un cri de bête épouvantée. Elle s’enfuit, et on entendit le bruit de ses pieds nus sur les dalles. Puis, parmi la terreur du silence, des minutes s’étant écoulées, retentit le hurlement des pleureuses.
Et la seconde qui se mira contempla la surface polie et poussa le même gémissement sur sa nudité. Et lorsqu’elle eut remonté, dans son égarement, les marches du temple, les plaintes lointaines firent connaître encore qu’elle s’était pendue sous la lueur froide de la lune.
Le jeune garçon se plaça exactement derrière la troisième, et son regard alla avec le regard de la Milésienne, et le cri d’horreur jaillit de ses lèvres en même temps. Car l’image du miroir sinistre était déformée dans le sens naturel des choses. Semblable à elle-même dans ce miroir, la Milésienne se voyait le front parcouru de plis, les paupières coupées, la taie de la vieillesse sur les yeux suintants de la chassie, les oreilles molles, les joues en poches, les narines roussies et poilues, le menton graisseux et divisé, les épaules creusées de trous, les seins fanés et leurs boutons éteints, le ventre tombé vers la terre, les cuisses rissolées, les genoux aplatis, les jambes marquées de tendons, les pieds gonflés de nœuds. L’image n’avait plus de cheveux, et sous la peau de la tête couraient des veines bleues opaques. Ses mains qui se tendaient paraissaient de corne et les ongles couleur de plomb. Ainsi le miroir présentait à la vierge Milésienne le spectacle de ce que lui réservait la vie. Et dans les traits de l’image elle retrouvait tous les indices de ressemblance, le mouvement du front et la ligne du nez et l’arc de la bouche et l’écartement des seins, et la couleur des yeux surtout, qui donne le sens de la pensée profonde. Terrifiée par son corps, honteuse de l’avenir, avant de connaître Aphrodite, elle se suspendit aux poutres du gynécée.
Or le jeune garçon la poursuivit, et chassa les autres vierges devant lui. Mais il arriva trop tard, et le corps de la Milésienne était déjà ondulé par l’agonie. Il l’étendit sur le sol, et, avant l’arrivée des pleureuses, caressa délicatement ses membres, et baisa ses yeux.
Telle fut la réponse de ce jeune garçon au miroir de la vérité future, au miroir d’Athénée.

Les eunuques 52 et 53 Orfila