La charrette ·
A Octave Mirbeau.
– Tu l’as ? souffla Charlot à son camarade dont la tête apparut soudain près du timon de la charrette. Le marchepied luisait comme un couteau carré. Les buissons noirs semblaient étendre des centaines de bras. Une bouffée de vent éteignit la lanterne.
– Qui a fait ça ? dit l’homme – sa voix basse pressée. – Charlot, m’entends-tu ? Pourquoi as-tu éteint ? Je ne vois plus cette chose luisante…
– Alors viens par ici ; qu’est-ce que t’as ? Charlot lui tendit les bras, et l’homme se hissa par la roue. – T’es en place, dit-il ; je touche le cheval. – Mets-le entre nous, sur le banc ; ça sera en sûreté. Ils ont gueulé, hein ?
L’essieu gémit ; les sabots de la bête claquèrent, et il y eut une sonnerie de petits grelots qui pendaient au collier et aux blanchets.
– Pas ça, dit l’homme ; bon Dieu, pas ça ! Pourquoi que tu n’as pas coupé les grelots ? Ça, dans la nuit, ça s’entend. Je ne supporte plus ce bruit. Déjà assez du couteau que tu as mis après la charrette.
– Quel couteau ? dit Charlot. C’est la lune qui fait ça sur le marchepied. Ils s’en doutaient, dis, les vieux, qu’on viendrait leur prendre ?
– Je ne les avais jamais vus comme ça. Ils couraient de-ci de-là dans la bauge comme dans une étable à porcs. Ils mettaient le nez aux quatre fenêtres ; on aurait dit les groins des cochons par les claires-voies. Il avait son bonnet de nuit, et les cheveux blancs de la vieille lui pendaient sur la gueule. Ça tremblait et ça ne pouvait pas crier. Ça ne grognait même pas. Un coup que je suis entré, ils avaient l’air des rats blancs qu’on montre en cage, à la foire, et qui font marcher leurs yeux rouges. Ils levaient le gros dos, dans les coins.
– Et quand ils ont entendu sonner les pièces ?
– Je n’ai pas trouvé ça tout de suite. Ah ! bougre ! C’était rudement caché. Il y avait bien trois cent cinquante piles de vieilles blouses dessus. Je leur ai dit que c’était pour toi, ton dû, quoi… que nous en avions besoin pour l’embarquement, que tu leur renverrais ça en or rouge et en billets verts, quand tu aurais gagné, dans les bestiaux, là-bas… tous les boniments, tous les boniments… Alors ils mettaient leurs deux pauvres figures l’une contre l’autre : « Nous ne pouvons pas, qu’ils disaient, non, nous ne pouvons pas. » Ils se serraient au mur comme deux bêtes qui ont peur.
– T’as eu chaud, avec mes chaussons ? Hein ? Tes pieds auraient crié ; ils ne t’auraient pas laissé entrer. Je les mettais toujours.
– Pour sûr ! Il étendit les jambes dans la botte de paille dénouée, qui s’éparpillait sous le siège.
– Ils ont rien dit quand tu es parti ?
– Charlot – pourquoi fais-tu ça ? Ôte ce couteau ; ça fait froid…
– Mais je te dis que c’est la lune sur le montoir, mon vieux.
La charrette sortait de l’ombre des haies. La route courait plate sous la lune, blanche et bleue. Le vent s’était levé vers les régions supérieures, et les nuages gris passaient rapidement sur le ciel.
L’homme se prit à dormir, et Charlot le regarda en maniant les rênes. Sa tête rebondissait sur sa poitrine à tous les cahots. Il avait saisi le banc de la main droite et s’y cramponnait.
La charrette tressautait et l’homme n’entendait plus les sons aigres des grelots. Le cheval fuyait parallèlement aux nuages. Il y avait de longs peupliers gris qui trempaient dans des prairies à demi inondées, vaguement miroitantes. Les têtes des chênes mutilés avaient poussé des rameaux écarquillés comme les doigts surjetés d’un homme qui se noie. Les bouleaux semblaient nus, avec des meurtrissures blanches. D’étroites bandes herbues frissonnaient et portaient à l’extrémité un bouquet de roseaux tremblants.
Puis le vent descendit et les nuages s’unirent à l’Occident. Les peupliers courbés se plaignirent. On entendait susurrer les touffes de gui au corps des chênes. L’eau des prés inondés fut clapoteuse, et les herbes entraînées eurent un balancement inquiet. Un souffle passa sur les brins de paille épars dans la charrette et la crinière du petit cheval se hérissa. Le collier fut secoué, avec tous ses grelots. La pluie tomba, oblique, acérée.
Charlot la souffrit en silence. Les gouttes pendaient à sa casquette, et de longues raies humides marquaient son menton. Quand ses avant-bras furent mouillés, il eut un frémissement le long du dos, et sentit le besoin de parler. Il toucha son compagnon.
– Quoi, dit l’homme, il n’est pas jour. On a le temps.
– C’est un grain, répondit Charlot, un grain dans la nuit. On en aura comme ça avant d’être en Amérique.
– Eh ben, oui, dit l’homme. Après ? laisse-moi dormir.
– Moi, je ne peux pas, reprit Charlot. Tout de même – les vieux ont été rosses – ah ! – c’est eux qui l’ont voulu – mais on en a pour du temps, en bateau, avant de s’établir là-bas. Qu’est-ce que tu as pris, dis – écoute ?
– Tu le sais bien, Charlot, ce que j’ai pris. Tout ce que tu avais dit. Là. Je dors. J’en peux plus.
– Après tout, dit Charlot, j’ai bien tort de me donner du tourment. Quand il n’y en avait plus, chez eux, il y en a encore. Ils savent où le terrer, les gueux. J’ai crevé la misère, pendant qu’ils s’engraissaient de noce. C’est à eux, maintenant, à se faire du mauvais sang.
Le ciel s’éclaircissait à l’est, et une rafale froide enfla leurs vêtements. La lumière fut rapidement livide. Les brumes s’étiraient sur l’inondation. L’eau était couleur de plomb. Charlot vit la figure de son compagnon, jaune, et bleuâtre aux joues et sous les yeux, avec un foulard tordu au cou. Sa main avait glissé sur la banquette et y avait marqué des doigts. Charlot regarda les traces rouges noirâtres et secoua le dormeur.
– Ah ! assez, dit l’homme. Au point du jour ! Quoi, est-on là ? qu’est-ce que tu veux ?
– Ça, dit Charlot, comme étranglé. Il y a du sang sur le bois.
– Eh bien, je me serai cogné en montant, dit l’homme en mâchant ses mots.
– Des doigts, cria Charlot, des doigts rouges ! Tu ne les a pas…
– Et comment aurais-tu fait ? Tu demandais s’ils avaient gueulé. Oui, qu’ils gueulaient, assez pour faire descendre toute la gendarmerie. Quoi, tu voulais t’en aller avec de l’argent ? Ben, tu l’as.
Le paquet blanc sonnant, entre les deux hommes, s’était embu sous la pluie, comme avec des taches de lie de vin.
Charlot tira l’homme, lâcha les rênes, et ils chancelèrent tous deux jusque sur la route. L’homme, à demi renversé, se tint au marchepied de fer et jura.
– C’est pas tout, dit Charlot, où sont mes chaussons ?
– Ils doivent être dans la paille, là, dit l’homme. On va voir. Ils fouillèrent des deux côtés, mais ne trouvèrent rien.
Les joues blanches de Charlot tremblaient.
– Tu les as laissés à la maison ! cria-t-il.
– Je me souviens pas, dit l’homme. Peut-être que je les ai quittés, parce que j’avais patouillé dans le sang. Il regarda ses souliers. Une ligne rougeâtre divisait la semelle de l’empeigne.
– On va me reconnaître ! cria Charlot. Tu as laissé mes chaussons dans la chambre !
Mais l’homme ne répondit rien. Il avait pris une poignée de terre humide, et essuyait les pointes de ses pieds. Charlot fit le tour de la charrette et poussa un cri :
– Il y a du sang au montoir !
Le marchepied luisant semblait un couteau d’exécution.
Ils s’agenouillèrent tous deux dans l’ornière profonde ; et tandis que le cheval les éclaboussait du sabot, sous la lueur blême de l’aube, ils frottèrent patiemment le tranchant de fer avec de la vase.
